Intro
Cette étude sur créationnisme san dieu, demande qu'on entame une analyse anthropologique des valeurs et croyances relatives aux idées d’égalité cognitive, scolaire et sociale, rappelons brièvement quels ont été les apports réflexifs et théoriques essentiels en sociologie de la connaissance au cours de ces deux derniers siècles. En effet, ce qui empêche le lecteur de cette étude de souscrire au créationnisme sans dieu - ou d'entrevoir l'éventualité de ce paradigme, comme faire un pas vers uen sorte de "croyance" ?
Les précurseurs de l'anthropologie des Croyances
Adam Smith (1723-1790)
peut être considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie de la
connaissance (ou plus récente « anthropologie des valeurs »). Pour lui,
en effet la diversité des adhésions axiologiques chez les hommes est
explicable pour des raisons rationnelles, objectives, qui dépendent de
la position de l’acteur par rapport à l’enjeu de la valeur ou de la
question qui lui est posée. Adam Smith distingue d’un côté « l’acteur
partial », qui a des intérêts personnels dans les enjeux posés par la
valeur, intérêts qui vont bien évidemment influencer son opinion
personnelle ou son degré d’adhésion à telle ou telle valeur, d’un autre
côté le « spectateur impartial », qui n’a pas d’intérêt personnel dans
la valeur en jeu et va développer une opinion probablement beaucoup
plus « neutre », universelle, « médiane ». Cette « construction
rationnelle », cognitive de son degré d’adhésion à telle valeur V par
l’acteur constitue ce qu’Adam Smith appelle une théorie « judicatoire »
des valeurs. L’auteur relativement peu connu Gérard de Gré a supposé
l’existence de « biais », de déformation, de la réalité, dans la
formation des croyances. Ces biais sont dus à la position de l’acteur
dans le champ social, qui ne voit qu’une petite partie de la réalité,
et déduit, sur la base de cette petite partie visible, une croyance
concernant toute la réalité. L’acteur commet une erreur d’appréciation
de la réalité parce qu’il est victime d’une illusion. Ces biais ne sont
pas « chauds », c’est-à-dire passionnels, mais « froids », c’est-à-dire
cognitifs. Ce phénomène sera formulé plus tard par Raymond Boudon comme
« effet de position » : l’acteur n’appréhende une vérité qui n’est que
locale et n’englobe pas la réalité. Gérard de Gré note aussi que
l’opinion de l’acteur se fonde souvent sur des connaissances qui ne
sont pas explicites, ni même non plus toujours conscientes. François
Chazel a publié un article synthétisant les travaux de Gérard de Gré.
Alexis de Tocqueville (1805-1859) a,
l’un des premiers, montré comment de grands phénomènes globaux,
collectifs, peuvent être causées par l’agrégation de pensées et de
comportements élémentaires, fondés sur des raisons simples et sensées.
Tocqueville étudie ainsi les phénomènes de révolution à la fin du
XVIII° siècle en Europe, ou de religion aux États-Unis, et montre que
ces phénomènes collectifs sont dus à des raisons individuelles simples.
Il montre également les raisons (individuelles) de l’émergence et du
succès de termes français tel que la « Raison », les « philosophes » ou
le « hobereau ». Des petits raisonnements individuels simples et
sensés, « justifiés », vont s’agréger en phénomènes collectifs. C’est
ainsi que le sentiment éprouvé par le paysan français de
dysfonctionnement de l’aristocratie comme « relais » politique entre le
peuple et le gouvernement central va causer la Révolution (comme
facteur principal de différenciation avec l’Angleterre). D’où provient
la « forte religiosité » des Américains ? Sont-ils plus « mystiques »
que leurs cousins européens ? La réalité est que les États-Unis, en
raison de leur formation immigrante, connaissent une profusion de
sectes religieuses. Il en découle, d’abord, que ces sectes divisées ne
menacent pas l’État, qui ne cherchera donc pas comme cela s’est passé
en France ou en Angleterre à chasser la religion des institutions de
santé, d’éducation ou d’aide sociale. Il en découle ensuite que la
concurrence entre les sectes les incite à se moderniser et s’adapter
aux exigences existentielles des populations modernes. Il en découle
donc que à l’inverse des Français ou des Anglais les Américains
n’ont aucune « raison » d’être athées ; ils ont au contraire
d’excellentes « raisons » d’utiliser des institutions de santé,
d’éducation ou d’aide sociale toujours tenues par des religieux. Ils
ont « d’excellentes raisons », en outre, d’adopter des principes
religieux (plus sûrement moraux) qui leur sont d’une grande aide dans
l’affrontement des problèmes de l’existence. Cette analyse de
Tocqueville sur la « religiosité » des Américains conserve d’ailleurs
aujourd’hui toute son actualité. Nos cousins d’outre-atlantique ne sont
pas plus « mystiques » que nous, mais ont simplement moins de « raisons
» (objectives et subjectives) d’être anti-religieux.
Pour Max Scheler (1874-1928),
l’adhésion à des valeurs s’explique non par des connaissances
objectives mais par un vecteur qui relève de l’émotion, de l’intuition,
du ressentiment. Cette approche anthropologique « psychologique » des
valeurs peut être rapprochée de celles d’un Robert Nozick, ou même d’un
Nietzsche ou d’un Freud.
Scheler énonça également la
théorie dite « des écluses », selon laquelle les différentes théories
scientifiques disponibles sur le marché des connaissances rencontrent
différents degrés de succès pour des raisons tenant non pas à leur
degré de validité mais à leur coïncidence avec des intérêts
idéologiques ou moraux de l’époque. C’est ainsi que l’interventionnisme
économique de Keynes fut beaucoup plus médiatisé que le libéralisme
d’Hayek, ou le « subventionnisme » tiers-mondiste de Nurkse que les
scepticismes de Bauer ou Hirschmann.
Vilfredo Pareto (1848-1923),
qui s’intéressait essentiellement aux paradoxes sociologiques, et
notamment celui selon lequel les hommes croient dur comme fer à des
idées fausses, estimait que les croyances en des idées fausses avaient
sûrement une « utilité » pour l’acteur, d’ordre idéologique ou
affectif. Par ailleurs, comme cette idée de l’acteur est fausse et
qu’elle doit néanmoins être crue par l’auditoire (ainsi que par
l’acteur lui-même), l’acteur va construire une argumentation, un
syllogisme frauduleux, que Pareto appelle le « vernis logique ». Notons
que, à l’inverse du « rationalisme axiologique » qui explique
l’adhésion à des valeurs morales ou religieuses sur la base de
connaissances, de croyances ou de raisonnements, « l’utilité » de
Pareto explique la croyance en des idées fausses sur la base d’a priori
idéologiques. Ces deux éclairages distincts, loin d’être
contradictoires, sont peut-être complémentaires, pouvant former, nous
le verrons plus loin, un système « cohérent » de justification mutuelle
entre valeurs et croyances, une « structure idéologique » dans l’esprit
de l’acteur.
c a également mis à jour, comme Gérard de Gré, le problème des axiomes
implicites, qui ne sont donc pas discutés, ni par l’acteur ni par ses
interlocuteurs (qui partagent cet axiome). Simmel a noté aussi que plus
un phénomène collectif (social ou historique) est complexe, plus son
analyse par un chercheur sera partielle, éclairée par une
interprétation personnelle. C’est l’ensemble d’analyses effectuées par
plusieurs (voire de nombreux) chercheurs qui éclairera le phénomène de
manière plus objective.
Ce qui rassemble Émile Durkheim,
Max Weber et Raymond Boudon, c’est qu’ils estiment que les croyances,
les valeurs et les opinions de l’acteur, qu’elles soient vraies ou
fausses, scientifiques ou religieuses, procèdent d’un cheminement
cognitif et « rationnel », dont les motivations sont fonctionnelles ou
utilitaires.
Émile Durkheim (1858-1917)
pensait que la construction par l’acteur de ses valeurs et croyances
est motivée par des besoins professionnels ou sa fonction sociale (ce
sont ainsi des « catégories » particulières de croyances ou de valeurs
qui sont créées). Une fonction sociale ou professionnelle particulière
développe chez l’acteur le besoin d’une théorie cognitive, qui va
l’inciter à se forger des croyances, qu’il suppose vraie. Ce type de
processus concerne aussi bien les « magiciens » primitifs que nos
scientifiques occidentaux. Toute croyance primitive qui nous paraît, à
nous Occidentaux, « magique », illusoire ou « irrationnelle », a en
réalité un sens pour l’acteur. Réciproquement, ce que nous estimons «
fondé », « objectif » ou « scientifique » se résume en réalité à des
croyances (qui pourraient paraître « magiques » ou « irrationnelles »
aux yeux d’extra-terrestres disposant de connaissances plus grandes que
les nôtres). Pour Émile Durkheim (et contre un Auguste Comte), il
existe une continuité entre la construction des croyances scientifiques
et celle des croyances religieuses. Pour Durkheim, en effet, une
croyance religieuse est un « type » de croyance scientifique. Lorsqu’un
phénomène devient trop complexe pour l’entendement humain, ce
phénomène, simplement, est exprimé sous une forme symbolique,
métaphysique (comme par exemple « l’âme » (c’est-à-dire la pensée
réflexive), l’origine du monde, la finalité de l’existence ou l’état
ontologique succédant à la mort). Ce qui apparente la science et la
religion, c’est que l’homme, pour survivre, a besoin d’une
interprétation du monde, d’une théorie explicative des phénomènes
visibles, qui fasse sens pour lui.
Max Weber (1864-1920),
contemporain d’Émile Durkheim, formulera des idées semblables : les
valeurs morales et politiques de l’acteur sont déterminées par des
raisons qu’il a d’y adhérer. Il s’agit là d’une « rationalité
axiologique », qu’on peut distinguer de la pure « rationalité
instrumentale » (qui poursuit des buts uniquement utilitaires,
présentant un intérêt direct pour l’acteur). Pour Weber, comprendre et
expliquer un comportement ou une valeur chez l’acteur suppose de
retrouver ses causes, ses motivations. Les causes des croyances, en
l’occurrence, sont liées au sens qu’elles font pour l’acteur. Weber
cite ainsi le cas de la résistance au monothéisme par les paysans
romains : c’est que la théorie du polythéisme explique beaucoup mieux
la complexité, le chaos et l’indétermination des phénomènes
météorologiques (d’une grande importance pour ces agriculteurs) que
l’hypothèse d’un dieu unique, stable et cohérent. Weber n’exclue pas
pour autant l’affectivité et la subjectivité de l’acteur : simplement,
dans la construction des croyances et des valeurs, s’entremêlent des
ingrédients passionnels et cognitifs. Les différences de croyances
entre cultures s’expliquent alors simplement pas des différences
d’accumulation du savoir (et des techniques de prospection de ce
savoir). Pour Weber, les rationalités instrumentale et axiologique
interagissent et évoluent conjointement, s’influençant l’une l’autre.
Elles peuvent aboutir à des innovations dans les valeurs morales : il
se produit qu’un certain nombre de valeurs sont disponibles sur le
marché et subissent une sélection qui les fait perdurer ou disparaître.
Pour Weber, toutefois, il n’y a pas d’irréversibilité des valeurs
morales.
Raymond Boudon (1934)
reprendra, discutera et tentera de synthétiser ces différents apports
des sociologues classiques de la connaissance. Il défendra l’hypothèse
de la « rationalité axiologique », contre le décisionnisme ou le
relativisme : l’acteur fonde ses opinions, ses croyances et ses valeurs
sur la base d’un processus « judicatoire », cognitif, rationnel (à ses
yeux, au regard de ses connaissances). Raymond Boudon s’inscrit dans la
pensée des sociologues de la connaissance classiques comme Adam Smith,
Alexis de Tocqueville, Emile Durkheim et Max Weber : les phénomènes
collectifs s’expliquent par l’agrégation de comportements, d’intérêts
et de suppositions individuels ; les opinions et valeurs se forgent sur
la base d’un raisonnement de l’acteur. Raymond Boudon n’exclue
cependant pas a priori des approches subjectives et « intuitionnistes »
(comme celle de Scheler) ou naturalistes (comme celles de Wilson ou
Ruse) ; il demeure simplement prudent à leur égard.
Notons à ce titre que des biologistes et des évolutionnistes
s’intéressent également à la formation des valeurs morales chez
l’acteur. On peut citer James O. Wilson ou Michael Ruse, qui supposent
que les valeurs et comportements moraux de l’homme sont probablement
l’expression de comportements naturels ayant émergé au cours de
l’évolution, ainsi que le recueil d’articles réuni par le
neurobiologiste Jean-Pierre Changeux dans Les Fondements naturels de
l’éthique.
Certains philosophes de l’esprit, logiciens ou épistémologues, comme Donald Davidson, Alvin Goldman ou Robert Nozick se
sont également intéressés à la formation des croyances dans l’esprit de
l’acteur, et notamment à leur cohérence mutuelle, mais leur démarche
est essentiellement normative : elle cherche à définir ce en quoi
consiste une « connaissance » ou une « croyance justifiée ». Leur
démarche nous éclaire néanmoins sur la formation des croyances dans
l’esprit de l’acteur.
L’anthropologie des croyances et des valeurs a encore probablement beaucoup à apprendre, à réfléchir et à construire. Elle se nourrira certainement, au cours de ce XXI° siècle naissant, de connaissances nouvelles apportées par la neurobiologie cognitive, la neurobiologie comportementale, l’histoire, la paléontologie ou même (et au risque de choquer) l’éthologie. L’anthropologie des croyances, opinions et valeurs d’homo sapiens sapiens est probablement l’un des plus grands chantiers de sciences humaines pour le siècle à venir.
